Auteur: Kai Kreuzer
Les 23 et 24 juin 2011 s'est tenu dans la capitale néerlandaise, le „Sustainable Foods Summit“, avec pas moins de 30 exposés passionnants. 130 participants venus de 16 pays se sont retrouvés au très chic Hôtel Mövenpick près du port. La conférence a été un mélange réussi d'exposés et de présentations de sociétés. L'occasion aussi d'entendre différentes approches sur la question si complexe du développement durable. L'organisation de ces deux journées fut parfaite; dès le début les différents participants ont reçu le dossier de la conférence mais aussi une clé USB originale en bois, qui contenait toutes les présentations. (Photo : lors du cocktail avec champagne, jus d'orange et petits fours, on a fêté le 10ème anniversaire de Organic Monitor, l'initiateur de l'évènement)
La motivation des uns ou des autres à être présents, était très différente selon qu'il s'agissait de commerçants, producteurs, représentants de groupements axés sur les questions bio, environnementales ou d'organisations non gouvernementales. Tandis que certains débats avaient lieu autour des stratégies 'bio plus' (plus de commerce équitable, plus de développement durable etc.), les représentants de la GMS et les producteurs conventionnels s'interrogeaient quant à eux sur la façon dont il pouvaient mieux assurer leur approvisionnement en matières premières et leur production, pour être plus écologiques et durables. Selon la position des uns ou des autres, ce qui apparaissait comme important c'était soit l'utilisation de produits bio, soit l'empreinte éco-sociale, soit l'empreinte carbone ou hydrique, ou la production durable d'huile de palme. Les échanges d'information sur les différentes filières et qui ont dépassé le cadre des frontières nationales, a laissé à la plupart des participants un sentiment de satisfaction générale. (Photo : l'hôtel Mövenpick près du port d'Amsterdam)
Michael Braungart, le fondateur du laboratoire Epea (Environmental Protection and Encouragement Agency) est allé droit au but en abordant la question que tout le monde avait à cœur : „Il ne s'agit pas de faire tout le temps la même chose avec plus d'efficacité et moins de matières premières, mais de produire ce qu'il faut. Il y a de plus en plus de produits inutiles qu'on ferait mieux de ne pas produire du tout, au lieu de se concentrer sur le contenu et le conditionnement des produits pour les rendre plus écologiques“. Dans son bref exposé sous le titre connu de, „Cradle to Cradle“ (littéralement 'du berceau au berceau') il a dit qu'il fallait changer complètement de mentalité; „Nous devons passer de la gestion de nos déchets à la gestion de nos nutriments pour pouvoir instaurer un cycle économique“. Dans ce processus même les excréments humains ne sont pas à négliger car ils participent à l'approvisionnement des sols en phosphates.
La conférence a commencé avec une annonce très engagée de la part de Ulrich Hoffmann (photo) qui dirige le Département Commerce et Développement Durable auprès de la CNUCED. Il s'est très clairement prononcé en faveur du renforcement de l'agriculture biologique dans les pays en voie de développement. Le défi consiste à passer de la révolution verte à l'intensification écologique des méthodes de production agricoles. Il a appuyé son raisonnement non seulement sur le rapport de l'IESTAD (Évaluation Internationale des Sciences et Technologies agricoles au service du Développement) mais aussi sur d'autres publications pertinentes de la CNUCED. Cela fait plus de dix ans qu'il se bat pour que l'on prenne plus en considération l'agriculture biologique dans les régions du monde encore sous-développées. Ulrich Hoffmann a été nommé coordinateur du Forum sur les normes de durabilité aux Nations Unies, où ses travaux devraient débuter prochainement. Deux des principaux problèmes viennent de ce que d'un côté 50 % des céréales mondiales servent à nourrir du bétail pour produire de la viande et que de l'autre, les américains qui sont les premiers producteurs au monde de céréales, consacrent déjà 40 % de leur production aux agrocarburants. Ce qui crée une raréfaction des denrées, et fait monter les prix, ne laissant par là aucune marge de manœuvre pour pouvoir nourrir les plus pauvres. Il est de notoriété publique que la question de la faim dans le monde est aussi une affaire politique. „De plus en plus d'émeutes de la faim et l'expulsion des élites au pouvoir“, voilà ce qu'il entrevoit pour les pays en développement après des années d'incurie politique.
Ruth Mathews (photo), une ancienne du WWF, a parlé du Waterfootprint Network. 92 % de l'eau consommée est utilisée pour les besoins agricoles, 1 % seulement pour la consommation courante des ménages. Cette association à but non lucratif aimerait que l'eau de pluie, les eaux de ruissellement, et les eaux usées, c'est à dire celles que l'on qualifie d'eau grise, soient plus largement utilisées. Pour produire un kilo de pain (y compris la production céréalière) il faut 1600 litres d'eau; pour un kilo de viande de bœuf, il en faut 15 400.
A quoi cela sert-il au demeurant, telle fut posée la question, d'avoir une étiquette carbone avec le poids en kilogrammes de dioxyde de carbone émis, si le consommateur ne sait pas si c'est beaucoup ou pas. La chaîne de magasins britannique
Tesco utilise ces étiquettes carbone sur ses emballages depuis un certain temps. La spécialiste de l'eau a déconseillé l'introduction d'un label supplémentaire à l'instar de l'étiquette carbone utilisée par Tesco. Tout le monde a été d'accord autour de la table à Amsterdam, qu'il ne s'agissait pas d'introduire et de mettre en circulation d'autres labels avec des critères individualisés. La demande va plutôt dans le sens d'un label combiné ou multicritères qui regrouperait à la fois la notion de bio, équitable et durable (production, transport, conditionnement). Naturland ou encore Ecocert, totalisent pour le moins déjà deux des premiers critères avec leur labels bio équitables respectifs. (Photo/David Finato : Kai Kreuzer félicitant Amarjit Sahota à l'occasion du 10ème anniversaire de Organic Monitor, et lui souhaitant beaucoup de succès dans le futur)
Koert Jansen de la banque néerlandaise Triodos Bank qui finance beaucoup de programmes dans le domaine du développement durable a parlé de ses activités d'intermédiaire pour financer l'agriculture paysanne des pays en voie de développement, à des fins de projets bio et équitables.
Comment mesurer, prouver, et comparer la durabilité? Ce fut l'un des temps forts de cette grande et très intéressante manifestation à Amsterdam. Faut-il prendre en considération les 'food-miles' (distance parcourue par les produits alimentaires), les émissions en CO2, l'eau utilisée dans la production ou les critères sociaux? Le diable est dans les détails car bien malin qui peut s'y fier; les spécialistes selon leurs convictions et intérêts personnels sont capables de présenter des chiffres et des calculs qui veulent tout dire et rien dire à la fois. Comme par exemple de montrer qu'il serait plus écologique de produire de la viande d'agneau en Nouvelle-Zélande, et de lui faire parcourir 17 000 km pour aller en Angleterre, plutôt que de la produire au Pays de Galles ou en Écosse. La production hautement efficace de jus au Brésil, serait bien meilleure au plan économique et écologique qu'en Espagne, affirme Diederik Brasser, de la société Trilobes. Ce qui se comprend si l'on songe qu'un navire transportant du jus peut transporter jusqu'à 35 000 tonnes (35 millions de kg). Mais peut-être s'agirait-il aussi de préserver des emplois dans le secteur de l'agriculture biologique en Espagne et en Italie?
Dans la dernière partie, il y a eu une série de présentations qui ont traité de la question de la durabilité, à des degrés divers. Si des représentants tels que Brian Lindsay de 'l'Association Européenne pour une production laitière durable' (fondée en 2002 conjointement par Nestle, Danone et Unilever) tout comme Green Palm, essaient de drainer des associations ou des entreprises de façon très large, sans beaucoup d'exigences pour d'autres, à l'instar d'EcoSocial, le label IBD éco-social, il en va autrement ; ils veulent que le commerce bioéquitable satisfasse à des critères et normes on ne peut plus élevés. Alexandre Harkaly (photo) de l'IBD (Instituto Biodinâmico), l'organisme de certification brésilien a expliqué en détail les nombreux avantages que présenterait la mise en œuvre des critères d'exigence pour la population locale. Contrairement aux critères de la FLO principalement axés sur les conditions de travail, les directives d'Eco-Social, visent à améliorer les conditions de vie des communautés rurales (cf la comparaison sur le graphique du haut).
Amarjit Sahota (photo), propriétaire et directeur de Organic Monitor a donné des chiffres récents sur l'état du marché bio dans le monde. Il évalue le marché mondial de l'alimentation bio à 59 milliards de dollars US pour 2010. Sur fond d'instabilité économique, la croissance a tourné autour des 7-8 % en moyenne. Le marché mondial des produits alimentaires bio représente selon lui, environ 2 % de la consommation alimentaire globale. 96 % des ventes de produits bio se font en Amérique du nord et en Europe. Les 4 % restants se répartissent entre l'Asie, l'Australie, l'Amérique du sud et l'Afrique. Cependant seuls 32 % des surfaces cultivées en mode biologique se trouvent dans les principaux pays consommateurs.
Les participants à la conférence ont été satisfaits en particulier par la qualité et la présentation des exposés. Le contenu a prêté quelque peu à discussion, mais c'était bien ainsi. Savoir quelle est la meilleure voie, quelles sont les meilleures étapes à entreprendre, mérite réflexion au cas par cas et d'aborder la question publiquement. Une chose s'est imposée à tout le monde à savoir que la solution idéale n'existe pas.
Citons Fran Rosario, collaboratrice de la société Lovechock, qui approvisionne les magasins bio néerlandais et depuis peu le marché allemand en chocolat bio cru fabriqué artisanalement (le chocolat cru est fabriqué à partir de fèves de cacao fermentées et séchées mais non torréfiées) : „C'était des journées rencontres vraiment très intéressantes avec de nombreuses sociétés différentes engagées dans le développement durable. J'ai trouvé que les informations données étaient de très grande qualité et j'ai été contente de savoir qu'il y avait déjà tant d'initiatives de prises, mais qu'il reste encore beaucoup à faire. Tout le monde peut s'y mettre, que l'entreprise soit grande ou petite. De fait nous sommes encore dans la phase d'apprentissage, c'est pourquoi un tel Forum qui permet l'échange d'informations est essentiel. La bonne volonté était perceptible de partout!“.



| Commentaire: La manifestation qui s'est tenue à Amsterdam a eu lieu sans la présence du commerce spécialisé allemand. Dommage car il y a eu beaucoup de choses à apprendre et à discuter. A quoi cela était-il dû? La question du développement durable n'existe-t-elle pas pour les détaillants spécialisés ou les grossistes?. En dehors de la pratique quotidienne n'y a -t-il pas de place pour la réflexion et la discussion? A cela il faut peut-être y voir une double raison : la première c'est que l'évènement avait été organisé par un anglais qui en Allemagne, n'est connu que d'un cercle restreint d'initiés; la deuxième c'est que le commerce spécialisé n'aime pas s'afficher dans une manifestation commune et discuter de principes. Mais les temps ont changé. On peut aujourd'hui discuter d'égal à égal avec la GMS et se disputer à coup de meilleurs concepts. Et ce que les supermarchés spécialisés ont encore comme avantage sur les petits détaillants, c'est qu'ils s'adressent à un plus grand nombre de personnes. Pour que les concepts de développement durable puissent être mis en place rapidement et efficacement, il faut la présence sur le marché de tous les acteurs, ensemble et non les uns contre les autres. |
01.07.2011