Offre spéciale d'automne 2014

Une AMAP au Bénin

Auteur: Gabriel Lombard

Fin 2008, AMAP-Bénin distribuait ses premiers paniers bio à 17 familles d’expatriés européens. Aujourd’hui, l’association fait vivre une centaine d’exploitants et prépare les paniers de plus de 200 familles de Cotonou, en majorité béninoises. Son fondateur et patron, Edgar Déguénon, forme des agriculteurs de toute l’Afrique de l’Ouest aux techniques de l’agriculture biologique. Mais le phénomène d'accaparement des terres fait planer une menace sur son projet. (Photo: des clients heureux de l'AMAP-Bénin)

 

Chaque mardi, c’est l’attroupement autour du kiosque de distribution, devant le lycée français Montaigne à Cotonou, la capitale économique du Bénin. Par dizaines, les familles viennent chercher leur panier de légumes. Le plus léger d’entre eux pèse environ 8 kilos, et voici ce qu’il contient : carottes, tomates, concombres, poireaux, courgettes, salades, épinards, patates douces, poivrons verts, oignons, navets, un chou blanc et plusieurs variétés d’herbes aromatiques. Les paniers de fruits, selon les saisons, débordent d’ananas, de papayes, de bananes, de citrons verts, d'oranges, de mangues, d’avocats et de fruits de l’arbre à pain. Des produits entièrement bio, qui ont poussé à seulement quelques kilomètres. Grâce à AMAP-Bénin, la première AMAP d’Afrique de l’Ouest, l’agriculture biologique connaît un essor remarquable dans cette région. (Photo : des paniers bien remplis... et parfois délicats à transporter!)

L’aventure a commencé en 2008 et doit beaucoup à la persévérance d’un homme : Edgar Déguénon (photo), 41 ans et diplômé d’anglais. Issu d'une famille d'agriculteurs, Edgar devient en 2003 formateur auprès des maraîchers de Cotonou. Il participe à des séminaires pour améliorer la condition précaire des petits exploitants et voyage dans toute l’Afrique à la recherche de solutions. En juillet 2008, soutenu par l’Ambassade de France au Bénin, il part s’initier à l’agriculture biologique à Dijon, Pertuis et Albi. Les AMAPs (Associations pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne) y sont alors en plein boom. A travers une boutique autogérée, les petits exploitants entrent en contact direct avec leurs clients qui s’engagent à acheter des paniers de légumes toute l’année. L’AMAP promeut les circuits courts, elle garantit des prix justes et des revenus stables aux producteurs. Edgar est séduit par ce modèle, lui qui a « en horreur le cercle vicieux qui pousse à consommer des produits venant de très loin, d’origine douteuse ». De retour à Cotonou, il décide de lancer la Ferme du Bien-être, l'ancien nom de l'AMAP.

Le défi est considérable. « Nous partions de zéro, il a fallu tout apprendre », explique Edgar. En agriculture biologique, il n’existait jusqu’alors au Bénin que des ananas, frais ou séchés, destinés à l’export. Le terrain sur lequel ont lieu les premières expérimentations, à la sortie de Cotonou sur la route de Porto-Novo, est sablonneux et très pauvre. Il nécessite un arrosage deux fois par jour et un apport massif de matières organiques difficiles à produire. De plus, les titres fonciers appartiennent à l’Etat, qui caresse le projet d’un nouveau port en eaux profondes sur la zone ! Edgar manque aussi de matériel pour former les agriculteurs intéressés, une vingtaine au départ. L’Ambassade de France financera des plaquettes pédagogiques, et la Fondation de France, encore impliquée aujourd’hui dans le projet, les premières formations. Les 17 familles d’expatriés qui s’engagent à acheter les premiers paniers joueront également un rôle décisif. (Photo : clients expatriés de l'AMAP)

Un tournant a lieu fin 2009, lorsqu’Edgar entreprend d’acquérir un terrain au bord du Lac Toho à Pahou, une trentaine de kilomètres à l’ouest de la capitale. Il s’agit d’un hectare et demi supplémentaire, financé en partie grâce aux souscriptions remboursables de familles amapiennes, en partie sur les fonds propres d’Edgar. La terre argileuse y est de bien meilleure qualité, elle garde plus longtemps l’eau et les matières organiques. Début 2010, les progrès techniques  et la conversion de nouvelles terres ont déjà fait chuter les prix de moitié. L’AMAP compte alors plus d’une cinquantaine de membres clients. (Photo : les agriculteurs de l'AMAP. A droite en chemise, Edgar Déguénon)

Aujourd’hui, l'association assure débouchés et revenus corrects à une centaine d’exploitants, dont la moitié emploie au moins un ouvrier agricole. La plupart d’entre eux travaillent sur des terres biologiques appartenant à des tiers, dispersées au Sud et au centre du Bénin sur une surface totale de 12,5 hectares. A travers les paniers, AMAP-Bénin commercialise environ 1,3 tonne de légumes et 460 kg de fruits par semaine. Les distributions ont lieu deux fois par semaine, mardi et vendredi, sur deux points de vente. L’ONG suisse Helvetas aide les agriculteurs réunis au sein d’AMAP Bénin à obtenir la certification par Système de Garantie Participatif. Les premiers fruits et légumes officiellement bio devraient être distribués en mars ou avril 2013. (Photo : récolte de laitues à Pahou, variété de tomates locales, champ d'ananas)

Cette certification est essentielle pour gagner la confiance des Béninois, qui ont rejoint l’association en 2010. Ils sont aujourd’hui majoritaires avec 130 adhésions, pour 72 familles d’expatriés. « Certains Béninois sont bien conscients des risques qu’ils encourent en consommant des produits tout venant », explique Edgar, mais ils le font par « résignation », car « ils n’ont pas d’alternatives ». Certes, les membres de l’AMAP sont encore des familles dotées d’ « un certain pouvoir d’achat ». Pourtant Edgar croit fermement en la démocratisation des produits bio à travers l’AMAP. Le plus petit panier de légumes du vendredi, le plus distribué, a été conçu dans cet esprit. Il contient des variétés de légumes à feuilles comme l’amarante, la grande morelle ou encore des piments longs, plus ancrées dans les habitudes alimentaires locales et aussi « moins difficiles à produire en bio », selon Edgar. Il coûte 2500 francs CFA, soit 3,80 euros pour 6 kg. Un prix à rapporter au revenu par tête dans ce pays parmi les plus pauvres du monde : environ 48 euros par mois. « Si nous réussissons à multiplier les points de distribution et à maîtriser l’approvisionnement en intrants organiques, nous pourrions même proposer des colis de 1500 ou 1000 CFA composés de 2 ou 3 légumes de grande consommation. Ce seraient vraiment des produits naturels pour tous. » (Photo : orangeraie, champ d'épinards, piments Gbotakin, piments associés à de la salade rouge)

Encore extrêmement minoritaire en Afrique, ce discours gagne en crédibilité par l’exemple. Car l’AMAP-Bénin essaime autour d’elle. Depuis 2010, un projet similaire a vu le jour à Lomé, la capitale du Togo voisin. Une autre AMAP se met en place à Djougou, au Nord du Bénin. Edgar est dépassé par les demandes de formations, auxquelles il ne peut faire face par manque de ressources. En 2012, une paillotte a été construite pouvant abriter une trentaine de personnes pour la formation. Edgar reçoit aussi toute l’année la visite de stagiaires béninois, français ou belges, élèves de lycée agricole ou étudiants de fac d’agronomie, qu’il forme et qui l’aident en retour à réaliser des études de marché et réfléchir à des améliorations. (Photo: séance de formation au Village Maraîcher De Sèmé-Podji)

Le modèle de l’AMAP tourne bien, séduit à l’étranger, mais il repose encore sur des bases fragiles. A tout moment, l’Etat peut reprendre ses titres fonciers, les céder à des multinationales, et le projet s’effondrer. Ce phénomène appelé accaparement des terres « prend de l’ampleur au Bénin et partout ailleurs », selon Edgar qui rejoint le constat des ONG. Seul le terrain de Pahou est pour l'instant sécurisé. En achetant cinq hectares déjà cultivés en bio, en créant un fonds d’accès pour cinq autres, l’AMAP se pérenniserait sous la forme d’une coopérative autonome. Edgar cherche également à réunir des fonds pour acquérir une camionnette, construire deux unités de fabrication d’engrais organiques et cinq nouveaux kiosques de distribution. Et il nourrit un rêve : créer un Centre de formation pérenne en agriculture bio, avec des logements pour les stagiaires, de nouvelles paillottes de formation et d’animation, des unités d’élevage, etc. Le terrain à Gakpé est déjà disponible, le projet a été chiffré, il ne manque que les moyens pour le réaliser : 49 millions de francs CFA soit 75 000 euros. (Photo: formation au compostage en partenariat avec la Fédération Agro-Ecologique du Bénin)

Pour en savoir plus sur l’AMAP-Bénin ou apporter votre soutien, contactez Edgar Déguénon, son président : deguenonedgard@yahoo.fr. Avec Quentin Testa, ancien stagiaire de l’AMAP, ils finalisent le projet de financement des terres : quentesta@aol.com.

15.02.2013

Réagissez à cet article/Vos commentaires
AOT km