Vandana Shiva et la biodiversité

Auteur: Bettina Pabel

Environ un millier de visiteurs s'étaient rendus au soir du 30 juin 2010 dans la cour de la société Alb-Gold en Allemagne, pour rencontrer celle qui s'est activement engagée dans la défense de l'environnement, Mme Vandana Shiva, docteur en physique. Depuis plus de 20 ans, cette indienne charismatique se bat sans relâche pour les droits de la population rurale, en particulier les femmes, et pour une agriculture écologique sans OGM, par le biais de son association Navdanya. En 2007, elle a obtenu le « prix Nobel alternatif » (récompense les personnes ou associations qui travaillent et recherchent des solutions pratiques et exemplaires pour les défis les plus urgents de notre monde actuel) pour son engagement ; brillante conférencière, elle est plus que jamais demandée à travers le monde. C'est comme cela que le chef de l'Alb-Gold, Klaus Freidler, a dû s'y prendre deux ans durant pour l'inviter cette année, après Percy Schmeiser, à venir à ses tables rondes chez lui à Trochtelfingen. (Photo : Vandana Shiva chez Albgold)

 

Et ça a marché. De retour du Canada vers l'Inde, Vandana Shiva s'est arrêtée à Munich pour l'inauguration du Centre Rachel Carson pour l'Environnement et la Société, et elle s'est pris du temps pour assister à la manifestation organisée par le fabricant souabe de pâtes, un homme de convictions. Klaus Freidler est parti pour défendre à son tour une alimentation saine sans OGM. Alb-Gold organise ces manifestations a-t-il dit lors de la séance d'ouverture, parce qu'il se sent responsable en tant que fabricant, vis à vis des générations actuelles et futures. (Photo : Vandana Shiva a appelé le jardin des plantes aromatiques de la société , « le jardin de la biodiversité » avec les îles de la liberté)
 

2010 est l'année de la biodiversité, et la soirée musicale et culinaire a tourné autour du sujet «biodiversité oui, ingénuité non». Bernward Geier (à gauche sur la photo du haut), un ami de longue date de Vandana Shiva, a servi de modérateur à la soirée; après avoir occupé un poste à responsabilités à l'IFOAM, il a crée l'agence Colabora.

Cette femme de 57 ans est montée sur scène avec un large sourire; ses propos n'en ont pas été pour le moins sérieux lorsqu'elle a évoqué les menaces et dangers qui pèsent sur les habitants et l'environnement en Inde, illustrés par ses propres expériences faites au sein de l'association qu'elle a créée après la catastrophe de Bhopal, et qu'elle a appelée Navdanya.
 

Le sous-continent indien s'étend sur plusieurs zones climatiques et possède de ce fait une richesse incroyable de plantes diverses. Selon l'APEDA (Agricultural and Processed Food Products Export Development Authority), l'organisme en charge du commerce extérieur, les terres cultivées certifiées bio étaient de un million d'hectares en 2008. Les surfaces non contrôlées occupent pratiquement deux fois plus de place. D'après Vandana Shiva, il vaut mieux considérer que cela ne concerne finalement qu'un dixième des terres, car beaucoup de paysans travaillent sur de petites surfaces agricoles et avec des méthodes traditionnelles qui se rapprochent de l'agriculture écologique. Le gouvernement qui soutient l'agriculture écologique entend porter les surfaces cultivées en mode biologique à 10 millions d'hectares d'ici 2012. La demande croissante pour les produits venant d'Inde, que ce soit sur le marché domestique ou à l'étranger, le pousse à atteindre cet objectif. Les principaux produits bio sont le riz basmati, les légumes secs, le miel, les épices, le café, les oléagineux et les fruits. A cela il faut ajouter des produits de consommation courante, des cosmétiques, et des textiles. Le coton bio est le produit le plus remarqué à l'exportation. (Photo : la célèbre conférencière, ses vues sur la biodiversité, et l'atmosphère de plein air néanmoins très détendue, qui a attiré des centaines de personnes des alentours)
 

« La nature nous donne tant, comment est-ce possible de renoncer à une telle beauté? », a commencé par dire Vandana Shiva lors de son discours qui a duré près d'une heure. Les tribus indiennes ont su garder un profond respect pour la nature. Au lieu de dire « je vais cultiver la terre » elles disent « nous allons embellir la terre ». L'agriculture biologique et traditionnelle est cependant menacée par les grandes firmes multinationales. Les OGM et la biopiraterie ont pris pied depuis longtemps dans le pays. Non seulement il y a de plus en plus de plantes utiles modifiées génétiquement dans les monocultures, mais les grands groupes agro-chimiques s'en sont approprié les brevets. D'un côté ils ont voulu bénéficier des redevances sur les licences d'exploitation, et de l'autre s'assurer que les agriculteurs ne puissent s'échanger les semences et procéder à l'ensemencement par eux-mêmes. Ils ont voulu rendre ces derniers dépendants des semences OGM et les obliger à utiliser des pesticides et autres engrais chimiques.

Mme Shiva a donné aussi des exemples concrets; au début il y avait 1500 variétés de coton; il a suffit d'à peine huit ans pour que 90 % d'entre elles tombent entre les mains des grands groupes. Les semences que l'on utilise dans la production de coton Bt modifié génétiquement, sont bien plus chères que les semences naturelles, 70 % des redevances étant reversés directement à Monsanto. (Photo : le danger qui plane sur les brevets bio doit faire l'objet d'une communication la plus large possible, et être connu de tous; telle est la conviction de Klaus Freidler)
 

« Les brevets c'est bien connu, n'ont fait que piller le savoir des anciens» n'a pas manqué de souligner la docteur en physique.  D'après elle personne ne devrait avoir le droit de déposer un brevet sur le vivant. Elle s'est de ce fait fixé comme objectif, avec son association, de conserver les plantes cultivées depuis des siècles de façon naturelle, pour les besoins de la population locale, et de protéger ainsi la diversité biologique et culturelle. Il y a 23 ans, elle parcourait encore elle-même les villages de huttes pour y collecter les semences indigènes. De cette action sont nées plus d'une cinquantaine de banques de semences communautaires réparties dans 24 régions en Inde.

Environ 3000 variétés de riz, 75 sortes de blé, des centaines de sortes de mil, des légumineuses, des fruits et bien d'autres, y sont entreposés de façon décentralisée, et par le biais des semis, activement conservés. Navdanya espère arriver avec les banques de semences à trouver et à mettre au point des variétés résistantes aux intempéries auxquelles l'Inde est parfois confrontée, telles que sécheresse, salinisation, ou inondations. Selon Vandana Shiva on aurait constaté après avoir fait des recherches, que les plantes d'une seule espèce soumises aux techniques de l'agro-industrie, sont bien plus sensibles aux changements climatiques que les variétés autochtones. (Photo : lors du débat animé, tout le monde s'est accordé à dire que tout un chacun pouvait et devait faire quelque chose à son niveau)
 

Pour toute l'industrie agro-alimentaire , l'alimentation n'est rien d'autre que de la marchandise ; la valeur nutritive n'a aucune importance ; seule compte la quantité produite. Les variétés anciennes se distinguent justement par leur fort pouvoir nutritionnel. Elle a cité à titre d'exemple une variété de blé, qui avec 9 % de protéines en plus, contient plus du double de protéines que les variétés modernes à haute performance. A titre de contre-exemple, elle a cité le dit Golden Rice, censé produire plus de vitamine A de par le gène que l'on y a introduit; ce serait certainement plus simple et moins dangereux pour la santé d'investir dans des légumes ou des plantes pleins de vitamines comme les carottes ou la racine de curry ou de s'attacher à développer une sorte de riz rouge qui pousse dans les montagnes, et qui contient plus de vitamine A à l'état naturel, que sa variante modifiée génétiquement.
 

Il n'y a pas à se demander si ce que fait cette activiste, engagée dans la défense de l'environnement et qui se réclame de la philosophie de Ghandi, a un sens: il suffit de regarder ce qui s'est passé avec le Neem (margosier) endémique en Inde. Celui-ci est largement utilisé en médecine ayurvédique, et par ailleurs il sert à préserver de façon très efficace et naturelle les plantes. Le conglomérat Grace a déposé un brevet sur ce savoir-faire pour obliger les paysans à en payer les droits d'exploitation. Ce n'est qu'au bout de 11 ans d'un combat acharné et grâce à l'aide de l'IFOAM, que Navdanya a pu obtenir que la population n'ait plus à payer les redevances afférentes.
 

Le dernier succès à mettre à son crédit, et dont Vandana Shiva a parlé, c'est qu'elle a réussi à arrêter la culture d'aubergines modifiées génétiquement: L'Inde est le pays d'origine de l'aubergine. Plusieurs sortes y poussent ici avec bonheur. Monsanto a néanmoins réussi à développer avec sa filiale Mahyco, une aubergine transgénique contenant de la toxine Bt censée lui conférer une résistance à un parasite perforateur des fruits et des tiges, et qui devait être mise sur le marché en 2009. En autorisant ces cultures et leur commercialisation, ce n'est pas seulement la biodiversité qui était menacée. Cela aurait été aussi la première plante utile modifiée génétiquement qu'on autorisait dans l'alimentation humaine alors qu'elle contient un poison! Le gouvernement indien a fini par donner son accord, mais de plus en plus de voix se sont élevées contre. Navdanya n'a pas seulement récolté des milliers de signatures, mais a aussi soulevé des dysfonctionnements dans l'autorisation de mise sur le marché. Personne n'a été informé de façon sérieuse sur la toxicité et le caractère allergène du gène Bt; des tests de sécurité n'ont pas été effectués avec la toxine Bt mais avec les protéines naturelles en milieu microbien. Rien n'a été clairement défini quant à la contamination possible des aubergines non modifiées ou même de toute autre plante, par les OGM. Et comme en fin de compte les développeurs industriels étaient eux-mêmes de la partie, aucune neutralité n'a été respectée. Les contestations ont conduit à un moratoire, et il y a quelques mois, quasiment au dernier moment, à l'interdiction de la mise sur le marché de l'aubergine transgénique.
(Photo : la danse « La terre notre mère nourricière » comme un cri d'alarme chanté par le duo  Askruti, allait de pair avec le sujet sérieux de la conférence)

Vandana Shiva veut montrer aux agriculteurs qu'il existe des solutions alternatives, qui passent entre autres par les cultures bio, ce qui leur permettra de garder leur indépendance et de leur assurerun certain revenu. Elle a su faire comprendre a tous son auditoire que chacun pouvait un aller du sien: « Lorsque nous achetons de la nourriture ou des textiles sans OGM, nous faisons déjà un acte politique afin de conserver notre liberté. Nous participons de ce fait à la préservation des variétés de semences et devenons aussi co-producteurs ».

De la ceinture de coton à la ceinture qui conduit au suicide
La situation du coton OGM est toujours aussi dramatique. Beaucoup de petits producteurs continuent à faire confiance à Monsanto et autres grands semenciers et achètent du coton OGM. Navdanya, Greenpeace et d'autres organisations ont réussi à prouver que les plantes modifiées génétiquement perdaient leur résistance aux insectes nuisibles et parasites. C'est un cercle vicieux qui commence. Les grands groupes introduisent d'autres gènes, qui pour ce faire nécessitent d'autres pesticides. Les petits producteurs qui en plus des nouvelles semences doivent acheter de plus en plus de pesticides, doivent s'endetter, et ces dettes ils ne peuvent pas les rembourser. Il ne leur reste souvent que le suicide comme seule solution pour sortir de cette situation qui pour eux est synonyme de honte et de désespoir. Entre 2001 et 2010, environ 200.000 petits paysans se sont suicidés, la plupart d'entre eux en ayant avalé des pesticides. Rien que dans la zone définie comme la ceinture du coton, celle qui se trouve au centre de l'Inde, 4000 paysans mettent fin à leurs jours chaque année.


 

Navdanya – un mouvement qui fait des émules
En Inde il y a des mouvements comme celui de Navdanya conduit par des femmes, ou celui de « Du pain pour tous » ou le Slow Food, qui militent pour une agriculture durable et le respect du droit des paysans et des femmes. Ils organisent régulièrement des manifestations sur le thème de la biodiversité, de la biopiraterie , du développement durable, de l'éthique en économie, ou de l'agriculture écologique. La formation fait partie du développement durable. C'est ainsi que l'on apprend dans certains centres, que ce soit aux grand-mères ou aux petits, ce que cela signifie. Le savoir des anciens est ainsi transmis de génération en génération et s'en trouve rajeuni. Il y a des aides possibles en ce qui concerne la conversion à l'agriculture biologique et à la commercialisation des produits bio. Navdanya comprend aujourd'hui non seulement une grande exploitation agricole dans le nord de l'Uttaranchal, mais aussi une école de la biodiversité et de l'agriculture écologique, un café, et plus de 50 banques de semences décentralisées. Le nombre d'adhérents que ce soit agriculteurs ou consommateurs dépasse les cinq millions dans tout le pays.


 

Pour plus d'infos: Navdanya

03.08.2010

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