Auteur: Karin Heinze
C'est la deuxième fois que plus de 20 000 personnes ont manifesté dans les rues de Berlin contre le modèle agro-industriel, l'élevage industriel, les OGM, les scandales alimentaires et la politique agricole inégalitaire. Tout un éventail d'associations parmi lesquelles on pouvait compter des associations pour la protection de l'environnement et des animaux, du développement des produits bio, des ONG, des groupements de producteurs bio et des associations de consommateurs, tous se sont réunis samedi 21 janvier 2012 avec force et conviction, pour pousser la chancelière Angela Merkel et la Ministre de l'Agriculture à changer le système. Les critiques formulées par la Ministre à l'encontre des manifestants au moment de la Semaine Verte, l'ont desservie au profit des militants eux-mêmes. Bio-Marché.Info s'est rendu pour vous à Berlin. (Photo : le 21 janvier 2012, 23 000 personnes ont protesté contre la politique agricole actuelle)
Il faut résister, ça en vaut la peine, la pression de la rue a pu quelque peu déstabiliser le lobby agro-alimentaire, n'ont pas manqué de souligner plusieurs intervenants à la fin de la démonstration qui s'est déroulée sur la place juste à côté du Bundestag. Malgré des conditions météo défavorables, de la pluie mêlée à de la neige, les gens ont tenu le coup, ont suivi les interventions, ont pris plaisir à écouter de la musique et ont regardé le spectacle de l'énorme sculpture de quatre tonnes offerte par le groupement de producteurs Bioland bavarois et l'agriculteur/artiste Stephan Kreppold intitulée "Nous en avons assez", que l'on avait dévoilée pour l'occasion. Les militants ont pu se réchauffer et prendre des forces auprès de nombreux
stands proposant potages, boissons (Voelkel) et snacks (Rapunzel).
Que tant de personnes venues de tout le pays, se soient à nouveau réunies après une première réussie en 2010, avec le même slogan "Nous en avons assez", révèle bien qu'il se passe quelque chose : la politique agricole de l'UE, tout comme celle de l'Allemagne ne va pas dans la bonne direction, et cela ne date pas d'hier. Le mécontentement des consommateurs est de plus en plus grand, non sans raison, au vu des scandales alimentaires (de la dioxine, des antibiotiques dans la viande) qui se sont produits une nouvelle fois en 2011. Les différents groupes d'intérêt au sein de l'Alliance 90/les Verts qui ont travaillé ensemble main dans la main, aura permis à cette mobilisation d'ampleur nationale, de se tenir.
Sarah Wiener le chef qui fait des démonstrations culinaires à la télévision, a déclaré: "Nous devons nous éloigner de l'agro-industrie et nous tourner vers une agriculture plus paysanne et plus durable. Les bactéries résistantes aux antibiotiques que l'on a trouvées récemment dans la viande de poulet n'est sans doute que la partie émergée de l'iceberg. Nous en avons assez de ces scandales alimentaires permanents". Il est grand temps que nous en tirions les conséquences". Maria Heubach du AbL (Arbeitsgemeinschaft bäuerliche Landwirtschaft), a dit : Nous remettons le système en question, car nous en en avons assez de voir comment on traite les gens, les animaux et notre planète. Le Président de Bioland (Photo) a déclaré dans son intervention: "j'ai honte que nos industriels de la viande soient fiers de voir que les volumes d'exportation augmentent ; j'en ai assez que notre Ministre de l'agriculture se moque de nos agriculteurs, j'en ai assez de voir que l'agriculture conventionnelle est l'une des principales causes du changement climatique. Nous demandons à Mme Aigner de mener enfin une politique agricole constructive en Allemagne et au sein de l'UE, à la fois pour les agriculteurs et pour les consommateurs".
Ilse Aigner avait certes présenté la charte pour l'agriculture et les consommateurs au début de la Semaine Verte et avait parlé dans son discours, des questions de provenance locale des produits, de transparence, de contrôle, de gâchis alimentaire, et d'utilisation des surfaces agricoles mais dans le même temps, elle s'était montrée irrévérencieuse envers les manifestants lors de la conférence de presse. Avec pour conséquence que la manifestation n'en avait gagné que plus d'importance aux yeux des médias. La ministre de son côté, a récolté tous les mécontentements supplémentaires des associations et groupements bio qui avaient organisé en commun la manifestation.
Naturland a par exemple critiqué la façon dont le document de six pages avait été formulé par le Ministère de l'Agriculture (BMELV) lors du Sommet des Ministres de l'Agriculture en disant que le fond était sans consistance et n'offrait aucune solution concrète ; qu'il ne répondait en aucun cas aux enjeux de sécurité alimentaire. La Ministre ferait fi, alors que nous sommes dans l'année internationale de l'alimentation, des recommandations émises par le Conseil Mondial de l'agriculture et le Conseil pour le développement durable qui attribuent à l'agriculture durable, écologique, un rôle clé dans la question de l'alimentation, était-il dit dans une déclaration de presse du groupement. La stratégie de l'attentisme dans un contexte d'extinction des espèces, d'appauvrissement des sols, d'épuisement des nappes phréatiques, de gaz à effet de serre, et de régions défavorisées où sévissent famine, absence de propriété foncière, de développement rural et exode rural, doit être condamnée pour négligence. Il faut que nous changions de système et passions à l'agriculture biologique, sans quoi nous allons perdre à nouveau en 2012, 17 millions d'hectares de terres agricoles précieuses, a déclaré Hans Hohenester, le président de Naturland.
La veille de la manifestation, les différents groupes d'intérêts politiques rassemblés au sein de la plateforme 'Meine Landwirschaft 2020', avaient dans le cadre de la Table Ronde où était présent le Commissaire Européen à l'Agriculture M. Dacian Ciolos (Roumanie), déjà abordé les questions les plus délicates en lien avec la réforme agricole de 2014. Reinhild Benning du BUND a entre autres, critiqué massivement les propositions de la Commission : les approches sont trop frileuses. Sur la question de l'exportation, ce qu'on a pu entendre est grotesque, les ressources ne sont guère protégées et l'agriculture biologique pourrait même craindre pour son soutien. La porte-parole de Brot für die Welt' ('Pain pour le Monde') a surtout fait état de la question des exportations dans les pays du tiers monde et a demandé à l'UE et à la Ministre de l'Agriculture allemande, de prendre enfin leurs responsabilités. Friedrich-Wilhelm Graefe zu Baringdorf ex-eurodéputé des Verts et Président national d'AbL, a déclaré : "Cela fait des années que nous soumettons des propositions aux politiques, mais ils ne font rien. Toutes les approches faites pour changer les choses sont de plus en plus torpillées, et les jolis mots qu'a employés notre ministre -tels que charte, n'y ont rien changé. Le vote par les pieds pourrait bien faire bouger les choses", a t-il avancé d'un ton convaincu.
Le Commissaire Européen Dacian Ciolos (photo de gauche) est allé à l'essentiel dans son discours. Il a plaidé pour un équilibre entre production, compétitivité et durabilité. Il s'est déclaré en faveur entre autres, de la diversité dans l'agriculture et du dialogue entre agriculteurs et consommateurs: "Il faut que nous puissions conserver et préserver nos ressources naturelles, que nous retrouvions le lien à la nature. Agriculteurs et consommateurs devraient se donner la main pour aller ensemble en bons citoyens, sur le chemin d'un environnement diversifié et d'un milieu naturel vivant". Il a remercié tous ceux qui étaient présents en les encourageant à ne pas abandonner le dialogue, et de continuer à faire d'ici l'été des propositions, avant que le vote pour la réforme de la PAC 2014 n'ait eu lieu.
Avec ce qu'il considère comme un pas en avant vers l'écologie, ce qu'il appelle le 'verdissement', Dacian Ciolos, s'est trouvé relativement isolé, a déclaré l'eurodéputé Vert allemand, Martin Häusling. Le Commissaire européen n'a que très peu d'amis parmi les ministres de l'agriculture, c'est pourquoi seule une réponse de la rue peut faire bouger les structures. Les scandales se succèdent, la pression se fait plus forte a t-il dit. Le nouveau président de Bioland Jan Plagge a pris la défense de Dacian Ciolos.: "Il se donne vraiment du mal, de façon sincère, honnête et crédible. De plus il est tenace". Le verdissement de façade que les lobbies agro-industriels affichent, sous le slogan choc 'Nourrir la population mondiale', n'est là en réalité que pour nous détourner des problèmes réels. Il est prouvé depuis longtemps qu'une agriculture agro-écologique décentralisée peut nourrir le monde entier. C'est pourquoi il est urgent d'intensifier l'agro-écologie a déclaré J. Plagge qui a manifestement trouvé sa place sur la scène berlinoise.
31.01.2012